Manu Larcenet : Le combat ordinaire
Hier, alors que je me replongeais dans ma bibliothèque, quatre bandes dessinés attirèrent mon regard. Entre Pif Gadget et mon intégral de Manara, se dressait fièrement la série du Combat Ordinaire de Manu Larcenet.
Manu, c’est d’abord un gros bonhomme fort en gueule, Punk-fan de NOFX et président de la FIGB (Fédération International des Gros Branleur). Mais c’est aussi un garçon drôle sensible, dont le talent s’exprime dans le comique comme dans le dramatique.

Son oeuvre compte du bon et du moins bon, mais entre toutes ses productions, celle qui compte le plus est sans doute : Le combat ordinaire. Quatre tomes pour un récit magistral, superbement mené et surtout très touchant. “J’veux pas passer pour une tapette, mais les récits touchants moi, ça me trou le cul”
Le Combat ordinaire c’est l’histoire de Marco et de ses problèmes quotidiens, qui sont aussi ceux des Français d’aujourd’hui. Il est photographe, névrosé, son père est malade, son chat pénible et surtout il ne sait pas où il en est avec Emilie, la petite vétérinaire qui partage sa vie. Il a fui la ville pour s’installer à la campagne, espérant y trouver un peu de calme. On entre ici dans la vie du personnage, avec ses angoisses (ses crises d’angoisse), ses peurs et son éthique mal placé. Comme nous tous, Marco fait des erreurs et n’arrive pas à saisir son destin. Il est un personnage qui subit, mais qui ose affronter ses problèmes.
Les Quantités négligeables, ce sont les ouvriers du chantier naval où travaillait le père de Marco. C’est sur eux qu’il a décidé de faire une exposition photo. L’occasion pour Marco de se confronter au petit monde des galeries parisiennes et des zones industrielles sinistrées. Plus triste et pessimiste, ce tome permet d’entrevoir la pensée artistique (catégorique) de Larcenet. Marco, véritable avatar de l’auteur, est un personnage créatif qui compose ses photographies pour lui-même. Face à la machine artistique, le jeune photographe prend des clichés de ses proches du chantier naval et combat de fait une forme d’art distante et inhumaine.
Ce qui est précieux, c’est le troisième tome des aventures de Marco, son deuil, et ses angoisses concernant son travail de photographe ; de bonnes nouvelles se profilent. Mais sur le point familial, rien ne va plus : son père vient de mourir, sa mère affronte seule le poids de l’absence, son frère, n’arrivant pas à surmonter le deuil, s’évade de plus en plus. Quant à Emilie, elle lui impose un ultimatum : elle veut un enfant et elle n’attendra pas toute sa vie. Album du renouveau, Ce qui est précieux fait entrer la mort humaine dans la série. C’est peut-être le plus sombre des tomes, mais aussi le plus radieux. Le deuil est contrebalancé par la naissance, et la solitude par l’amour. Rien n’est jamais sclérosé et chaque événement à sa réponse positive ou négative. C’est le tome du mouvement, du doute mais aussi de l’ancrage dans le réalisme, le sociale.
Planter des clous est le quatrième et dernier album de la série. Nous retrouvons Marco deux ans après le troisième opus, père d’une petite fille. Tout en reconnaissant que, malgré ses réticences, la paternité l’enchante, il est un peu perdu dans son rôle de père. Parallèlement, le chantier est sur le point de fermer. C’est sur ce fond de recherche de repères et de nostalgie que se conclut cette série. À noter que dans cet album, on ne fait plus d’allusion au frère de Marco. Sans doute le moins fort de la série, ce tome est un final un peu bâcle qui ferme définitivement les portes du Combat ordinaire. Dans ces planches, les choses se tassent et les germes de la vie se transforment. Il n’y a plus de doutes, juste des conclusions et une suite de tableaux élégants qui transforment les thématiques originelles pour les transcender.L’angoisse disparaît peu à peu avec la naissance, l’amour se consolide par l’unité (notamment dans les planches ) et la perte est peu à peu acceptée. Conclusion nostalgique s’il en est, Planter des clous est un regard éloigné de l’auteur sur sa propre œuvre. Larcenet semble vouloir continuer la série, mais il est temps de laissé vivre Marco tout seul.
